P.O.L, août 2023, 282 pages

 

Existe-t-il des mots assez justes pour parler de ce texte si puissant qui m’a torturé l’esprit durant quelques jours. Comment trouver des qualificatifs pour une lecture qui fut si éprouvante pour moi ? Les jours ont passé alors je tente…

Le livre de Neige Sinno n’est pas seulement son témoignage, c’est aussi les multiples recherches qu’elle a entreprises pour comprendre son bourreau.

Les faits que l’autrice relate s’étalent de 1986 à 1993, de ses 7 ans à ses 14 ans. Durant ces années, Neige Sinno subit des viols par son beau-père et en a gardé le secret jusqu’à ses 21 ans. Après aveux, l’homme fut condamné à de la prison.

« Je l’ai longtemps perçu comme un démiurge, un être plus grand que nature. Il m’apparaissait comme une créature mythologique, un Sisyphe, un Prométhée torturé par des démons. Plus tard, avec le recul, je me suis dit que c’était peut-être simplement un pauvre type qui avait le don de la manipulation et qui a profité de la vulnérabilité d’encore plus faible que lui. Dans le monde clos de la famille, il était tout-puissant. Il était sans doute les deux personnages à la fois, un titan et un minable. Est-ce qu’il n’est pas préférable d’être la victime du premier que du second ? »

 

Triste tigre

 

Aujourd’hui, à 44 ans, Neige Sinno écrit en précisant « Je ne suis pas sûre que ce livre m’apporte quoi que ce soit à moi, en tant qu’être humain, ni en tant qu’écrivaine.». Elle analyse la relation avec son bourreau mais aussi ce qui gravite autour, le fonctionnement incestueux et la dynamique familiale. En convoquant de nombreuses références littéraires, l’autrice répond à ses interrogations sur sa légitimité à écrire ou non son histoire.

Triste Tigre est un texte éprouvant à lire, il m’a fallu de nombreuses fois le reposer et souffler. C’est l’histoire d’une enfance brisée, d’une femme vivant avec ses fantômes, d’une vérité que l’on conçoit et qui nous brise. Remarquable.

« C’est dans une quête de vérité que j’écris ce livre. Une vérité difficile à déterminer, difficile à formuler, une vérité d’au-delà des apparences. Elle n’annule pas complètement l’autre, celle des bons côtés, des moments de joie, de la photo de famille, mais elle en change la nature, elle est sa part d’ombre, sa siamoise maudite. »